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Economie

Au Donbass, l’effondrement du bastion industriel de l’Ukraine


RÉCIT – Les mines et les usines du Donbass ont été le cœur industriel de l’Union soviétique puis de l’Ukraine, avant de connaître un long déclin que précipitent les affres de la guerre.

«Avant la guerre, on entendait souvent le refrain selon lequel le Donbass nourrissait l’Ukraine. C’était de loin la région la plus riche, la plus développée du pays», se remémore Denys Orbach, politologue ukrainien à Sciences Po Paris et Toulouse. Le Donbass, composé de deux régions que sont l’oblast de Donetsk et celui de Louhansk, produisait près de 20% de la richesse nationale ukrainienne jusqu’au début des années 2010.

Le territoire frontalier de la Russie est désormais le théâtre d’une offensive massive de l’Armée russe, particulièrement depuis que Moscou a réorienté début avril son «opération militaire spéciale» lancée le 24 février. La nouvelle bataille du Donbass s’inscrit dans le conflit qui oppose, depuis 2014, les séparatistes pro-russes à l’est et les populations fidèles à Kiev à l’Ouest. Autant d’événements tragiques qui ont provoqué l’effondrement du plus puissant bassin industriel de l’URSS puis de l’Ukraine indépendante.

Son essor remonte à la fin du XIXe siècle lorsque débute l’exploitation de son riche sous-sol grâce aux capitaux occidentaux. À l’époque, la province appartient à l’Empire russe. «Le développement du Donbass a été permis par la conjonction de trois facteurs : les mines de charbon, les mines de fer et sa situation géographique avec un accès à la mer d’Azov par Marioupol et un accès aux terres par le fleuve Don», analyse l’historien Martin Motte, directeur d’études à l’École pratique des Hautes Études et membre de l’Institut de stratégie comparée.

Le bastion de Stakhanov

Annexées à l’URSS comme le reste de l’Ukraine, les ressources minières et les usines du Donbass suscitent l’intérêt de Staline lancé dans un rattrapage industriel à marche forcée avec l’Occident. Sa principale ville, Donetsk, s’appelle alors Stalino. Les ouvriers affluent de toute l’Union soviétique et particulièrement de Russie pour travailler dans la sidérurgie ou extraire le charbon. La propagande totalitaire loue la productivité du mineur Stakhanov installé dans le Donbass. Les affiches des autorités soviétiques présentent la région comme le cœur industriel de l’URSS, qu’il irrigue de sa production.

Après l’occupation sanglante de la Wehrmacht pendant la Seconde Guerre mondiale qui convoitait ses ressources et son emplacement stratégique sur la route du Caucase, le Donbass se reconstruit et accueille des industries sophistiquées, en plus de l’extraction minière et de la sidérurgie, comme la fabrication d’armement, de machines-outils ou d’équipements de transport.

Mais le bastion industriel plonge dans le chaos lorsque s’effondre l’Empire soviétique en 1991 et qu’il est rattaché à l’Ukraine indépendante. La région change brutalement d’univers économique. Non sans heurts. «La sortie de l’économie dirigiste de l’URSS et le passage à une économie de marché ont mis à nu les carences économiques du Donbass, ouvert à la concurrence internationale», note Martin Motte.

La fin de l’URSS, début du déclin

Au début des années 1990, la production industrielle sortie des usines vétustes du Donbass n’est plus compétitive sur les marchés internationaux. Son débouché historique qu’était le marché russe se trouve aussi tari, la Russie étant elle-même engluée dans une profonde crise économique. Soumises aux froides réalités de l’offre et de la demande, certaines usines ferment leurs portes. Le début d’un long déclin. «Cela a été une immense crise économique à la fin de la guerre froide. Pire que dans d’autres régions de l’URSS», se souvient Denys Gorbach qui parle de la décennie 1990 comme d’«une période de brouillard».

Comme leurs homologues russes, des oligarques ukrainiens s’approprient des pans entiers de l’économie sur fond de collusion entre politiciens corrompus et affairistes mafieux. Les grèves se multiplient dans un contexte de récession et de contestation politique alors que la région et les nombreux russophones qui y vivent réclament davantage d’autonomie à Kiev et une organisation fédérale du pays.

Dans les années 2000, l’État central ukrainien relance l’activité de la région par de généreuses subventions au Donbass et d’importantes commandes publiques pour son industrie afin d‘«éviter une explosion sociale dans ce grand bassin d’emplois», rappelle le politologue Denys Gorbach. Ce dernier souligne le rôle clé joué dans cette politique de soutien au Donbass par Victor Ianoukovitch, ancien gouverneur de l’oblast de Donetsk, premier ministre puis président de l’Ukraine, appartenant au parti «prorusse».

Une économie minée par la guerre depuis 2014

Le prix élevé des matières premières et des métaux dans les années 2000 aide la région à renouer avec la croissance sans jamais retrouver son activité de l’ère soviétique. Sa croissance décélère au début des années 2010 avant de s’effondrer lorsqu’éclate le conflit armé entre Kiev et les séparatistes pro-russes du Donbass en 2014. Certaines usines se trouvent prises au piège de l’occupation par les séparatistes. D’autres complexes industriels subissent des bombardements. Le climat de guerre fait fuir plus d’1,5 millions de déplacés vers l’ouest de l’Ukraine et l’étranger entre 2014 et 2021. «Il y a eu un exode massif des jeunes, des plus qualifiés. L’industrie du Donbass a été très appauvrie par la guerre de 2014», déplore Denys Gorbach.

L’invasion de l’Ukraine par l’armée russe depuis le 24 février, et l’offensive récente sur le Donbass, décuplent les maux qui frappent son économie depuis 2014. L’exode des forces vives de la population se poursuit et s’accélère. L’ampleur des destructions est d’une tout autre mesure que celles constatées jusqu’ici, essentiellement à proximité de la ligne de front entre séparatistes et militaires ukrainiens. Les combats se déroulent désormais dans des sites industriels. À Marioupol, ville stratégique sur la mer d’Azov prise par les Russes, l’artillerie pilonne les installations du port et l’immense usine de métallurgie et de sidérurgie d’Azovstal où se sont barricadés les derniers soldats ukrainiens.

Vladimir Poutine ambitionne sûrement de prendre possession du Donbass, mais ce serait pour des raisons géopolitiques plus qu’économiques. Car, s’il y parvient, il mettra la main sur un champ de ruine.



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