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Economie

Kenneth Feinberg, l’avocat chargé d’estimer les vies des victimes du 11-Septembre


Il a eu pour mission de répartir le fonds de compensation des victimes des attentats. Le travail de Kenneth Feinberg pose une question cardinale: quelle est la valeur en dollars d’une vie humaine ?

Nous sommes le 22 septembre 2001 lorsque George W. Bush signe le projet de loi qui établit la création d’un fonds de compensation pour les victimes des attentats du 11-Septembre. La chute des tours jumelles et l’attaque du Pentagone ont généré un traumatisme sans précédent pour les États-Unis et le monde : presque 3000 personnes ont perdu la vie au cours des attaques. Le gouvernement veut, en débloquant d’urgence des milliards de dollars de compensation, assurer les proches de son soutien plein et entier dans ce moment d’union nationale. Mais ce programme est loin d’être simple à mettre en pratique. Comment, en effet, compenser la perte d’une vie ? Est-ce possible ? Dans les attentats sont morts des banquiers d’affaire, des concierges, des pompiers… Une pluralité de parcours, d’histoires personnelles qui rend la tâche d’autant plus ardue.

C’est à Kenneth Feinberg, avocat spécialisé dans la médiation, que cette délicate mission est confiée. Au cours d’une mission pro bono d’une durée fixée à 33 mois, son objectif sera de convaincre autant de familles que possible d’accepter l’aide du fonds de compensation. Ainsi, le gouvernement américain veut apporter son soutien mais aussi éviter des années d’actions collectives (class actions) et de procès contre, notamment, les compagnies aériennes impliquées dans l’attentat. Ce qui risquerait de les entraîner vers de sérieux problèmes financiers.

Le rôle de cet avocat, central dans les années qui ont suivi les attentats, lui a valu l’intérêt de Netflix, qui relate l’histoire du fonds de compensation dans un film intitulé Worth réalisé par Sara Colangelo. Il est inspiré du livre What Is Life Worth?: The Unprecedented Effort to Compensate the Victims of 9/11, écrit par l’avocat lui-même et publié en 2006. Lui, avocat technocrate, y raconte sa confrontation avec le choc et les émotions brutes des familles de victimes. «Je n’avais pas totalement réalisé à quel point ce programme avait été lancé rapidement après les attentats, y relate-t-il. Il y avait donc un certain degré de colère envers moi que je n’avais pas anticipé».

«Quelle est la bonne chose à faire ?»

Malgré ces remises en question, Kenneth Feinberg met sur pied un procédé pour estimer le montant des compensations versées à chaque famille de victimes. Le principal critère de calcul est une estimation des revenus futurs supposés de la personne décédée. Il en résulte évidemment un écart important entre les victimes qui occupaient des postes très bien payés et celles qui touchaient des revenus modestes. «Tous les jours aux États-Unis, les jurys prennent en compte la situation financière des victimes. Le courtier qui s’est blessé dans une chute gagne plus que le serveur blessé dans un accident de voiture. This is the American way», explicitait-il ainsi dans une tribune parue en 2004 dans le Los Angeles Times. Avec une équipe d’avocats et de comptables, Feinberg s’est cependant appliqué à réduire l’écart entre les compensations les plus élevées et les plus faibles, par principe. L’objectif étant que 85% des sommes compensatoires ne soient pas versés aux 15% de familles les plus «riches».

Kenneth Feinberg a, durant un an, enchaîné les rendez-vous en tête-à-tête avec les familles pour leur expliquer les détails du fonds de compensation et les convaincre d’y consentir. Car l’exercice comptable est loin d’être suffisant, et se trouve parfois en conflit avec la complexité des relations familiales. Certains secrets se révèlent après la mort. Au cours d’une conférence à l’université Duke (Caroline du Nord) en 2019, Kenneth Feinberg relate ainsi le cas d’une veuve, mère de trois enfants dont le mari était un pompier présent sur les lieux. La compensation la perte du père semble pouvoir obéir aux calculs établis par l’avocat, jusqu’à ce qu’il apprenne que l’intéressé avait une maîtresse et deux enfants cachés. «Faut-il dire à sa femme qu’il avait une double vie, une maîtresse, deux autres enfants ? interroge Feinberg. Des études de droit n’aident pas à répondre à la question: quelle est la bonne chose à faire ?».

Après plusieurs semaines de réflexions, les équipes de l’avocat prennent leur décision: l’épouse ne sera pas informée. Elle reçoit un chèque de compensation. Puis un deuxième chèque est préparé pour la maîtresse et ses deux enfants. «Dans ce type de programmes, on ne peut jamais échapper aux enjeux éthiques», estime-t-il. Au terme de la procédure de compensation, 97% des personnes éligibles ont accepté la somme offerte. 7 milliards de dollars ont ainsi été distribués à quelque 5560 personnes. Les proches ont reçu entre 10.000 dollars et 1,5 million de dollars chacun.

Une suite de médiations

Ce fonds de compensation a créé un précédent dans l’histoire américaine, et le système a parfois été répliqué pour soulager les victimes d’autres catastrophes. Kenneth Feinberg a ainsi été sollicité par Barack Obama en 2010, pour devenir administrateur du fonds de compensation abondé par BP après l’explosion de la plateforme pétrolière Deepwater Horizon et la marée noire qu’elle a entraîné.

De la même manière, c’est Feinberg qui a pris en charge le fonds lié à la fusillade de l’Université Virginia Tech (2007), celui de la tuerie de l’école primaire Sandy Hook (2012), celui de la fusillade d’une salle de cinéma à Aurora (2012) ou encore les compensations liées au double attentat de Boston en 2013, qui a tué 3 personnes et en a blessé 264. Lors d’une rencontre avec les victimes de cette attaque qui avait pris pour cible un marathon, il a ainsi expliqué très pragmatiquement aux victimes les différentes compensations prévues en fonction de l’amputation d’un membre, des deux, ou en cas de dommages cérébraux.

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Au cours de ces différents programmes, Feinberg a régulièrement été sollicité par bien des familles de victimes pour une rencontre en seul à seul. Celles-ci ne souhaitaient pas forcément demander davantage d’argent, mais souvent «évacuer une colère, (…) ou partager quelque chose du proche décédé», expliquait-il ainsi devant les étudiants de l’université Duke. Une vidéo de mariage, ou encore l’enregistrement du dernier coup de fil échangé. Autant de tristesses qui sont si difficiles à convertir en dollars sans une part d’arbitraire. Amateur de bonnes formules, Kenneth Feinberg, désormais âgé de 75 ans, aime à dire que «ces questions seraient un défi pour Salomon lui-même».



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