Image default
Finance

Le Salvador face au crash-test du bitcoin



Publié le 7 sept. 2021 à 7:45

Une chose est sûre, le Salvador restera connu comme le premier pays à avoir adopté comme monnaie légale une cryptomonnaie. Pour le reste, le petit pays d’Amérique centrale plonge, en adoptant officiellement le bitcoin ce mardi, dans l’inconnu.

A tous les niveaux, la décision de donner cours légal à un cryptoactif si volatile est jugée très risquée. Manifestants dans la rue, Fonds monétaire international (FMI), Banque mondiale, agence de notation Moody’s, économistes, de nombreuses voix se sont élevées ces dernières semaines.

Tout part d’une décision prise par le jeune président Nayib Bukele , la nuit du 6 juin 2021 lors de la conférence « Bitcoin 2021 » de Miami. Trois jours plus tard, une loi est approuvée par 64 des 82 parlementaires. Un premier argument revient : relever le niveau d’inclusion financière dans un pays où 70 % des habitants n’ont pas de compte en banque. Un second s’impose : réduire le coût des envois de fonds des expatriés au Salvador, qui n’ont cessé de croître pour atteindre 24 % du PIB en 2020, selon la Banque mondiale, à 5,9 milliards de dollars – essentiellement en provenance des Etats-Unis.

Un chèque de bienvenue de 30 dollars

Vingt ans plus tôt, le président Francisco Flores a abandonné sa souveraineté monétaire au profit du dollar, en partie pour éviter les commissions de change de ces « remesas » qui profiteraient à un million de familles. L’histoire se répète ? Avec le bitcoin, le pays veut réduire une commission d’envoi de fonds qui serait déjà une des plus basses au monde (en dollars) à 2,85 % en moyenne.

Selon le média local « El Financiero », le bitcoin deviendrait plus cher lorsque les Salvadoriens voudraient changer leurs actifs virtuels en dollars sonnants et trébuchants. Pour cela, le Congrès a approuvé la création d’un fonds de 150 millions de dollars. Ainsi, chaque nouvel inscrit à la plateforme Chivo – un portefeuille de bitcoins créé pour l’occasion – sera crédité de 30 dollars.

Lire aussi :

Le problème ne serait pas que là. « Si les envois de fonds en bitcoins deviennent majoritaires, le pays aura un grave problème de balance des paiements », indique aux « Echos » Ricardo Castaneda Ancheta, économiste à l’Institut centraméricain d’études fiscales. Il craint des déséquilibres.

Pour Philippe Herlin, docteur en économie et auteur de plusieurs livres sur le bitcoin, « les autorités savent que le bitcoin va prendre de la valeur et que les citoyens y gagneront s’ils basculent une partie de leurs avoirs dans cette monnaie ». Mais dans un pays au taux de pauvreté de 22,8 % en 2020 selon la Banque mondiale – 40,6 % en 2011 -, l’ambiance semble être moins à la diversification de ses placements financiers qu’à la sensation de devoir composer avec des pièces en chocolat. Et partant, de se faire avoir.

« 25 cents peuvent faire la différence pour manger »

Bien loin des sphères technophiles, la majorité des Salvadoriens semblent inquiets. Selon deux enquêtes, l’une de l’Université d’Amérique centrale José Simeón Cañas et l’autre du journal « La Prensa Grafica », 70 à 80 % de la population est contre la loi Bitcoin. Selon Ricardo Castaneda Ancheta, une telle opposition est une première pour le président Bukele en deux ans de pouvoir.

L’économiste salvadorien est formel : « Deux millions de personnes vivent dans la pauvreté. Pour eux, 25 cents peuvent faire la différence entre manger ou non. Le bitcoin peut fonctionner comme un actif d’investissement à haut risque mais pas comme une monnaie nationale. » Le 30 août, quelques centaines d’« anti-bitcoins » manifestaient dans la capitale, San Salvador.

Dans une note du 26 juillet, le FMI avertissait le Salvador face à la tentation d’un « raccourci », ainsi que des prérequis que réclame une telle démarche : « Cela nécessite des investissements importants ainsi que des choix politiques difficiles, tels que la clarification du rôle des secteurs public et privé dans la fourniture et la réglementation des formes numériques de monnaie. »

Les prix intérieurs pourraient devenir instables

« Habituellement, poursuit le FMI, lorsqu’un pays adopte une devise étrangère, il ‘importe’ la crédibilité de la politique monétaire étrangère et espère aligner son économie – et ses taux d’intérêt – sur le cycle économique étranger. Ni l’un ni l’autre n’est possible avec une adoption généralisée des cryptoactifs. En conséquence, les prix intérieurs pourraient devenir très instables. »

Pour assurer ses arrières, le Salvador avait sollicité l’aide de la Banque mondiale. Sans succès. Interrogée, celle-ci renvoie aux « lacunes en matière d’environnement et de transparence ». Si les transactions en bitcoins sont réputées être inscrites dans le « grand livre ouvert » de la blockchain, et donc être accessibles de tous – la technologie qui sous-tend les cryptos -, la réalité sera moins évidente. Et plus opaque, car encore faut-il relier le numéro de transaction à l’identité de son auteur.

Dans la longue liste de ses griefs, le FMI prévient encore que « sans mesures solides de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, les cryptoactifs peuvent être utilisés pour blanchir de l’argent mal acquis, financer le terrorisme et échapper aux impôts ». La demande de prêt de 1 milliard de dollars du Salvador à l’institution est, du reste, toujours en suspens.

Le projet officiel du président Bukele, ancien homme d’affaires, de transformer le Salvador en place mondiale des cryptos – attirants capitaux et start-up – et la menace qu’il devienne une plaque tournante du blanchiment sont peut-être les deux faces d’une même pièce. Moody’s a déjà abaissé la note du pays de B3 à Caa1. L’agence de notation trouve que cette adoption du Bitcoin reflète « l’affaiblissement de la gouvernance au Salvador ».



Source link

Autres articles

Dette: la nouvelle arme de l’Italie pour séduire les épargnants

administrateur

La Bourse de Hong Kong veut profiter de l’engouement pour les valeurs « tech »

administrateur

Covid : les marchés boursiers s’envolent après l’annonce de Pfizer sur son vaccin

administrateur

Les géants miniers soignent leurs actionnaires après un début d’année record

administrateur

Le grand gagnant de la chute de Wirecard

administrateur

L’Europe tentée par la création d’un parachute anti-crise pour les banques

administrateur