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Economie

Les entreprises françaises cèdent à la tentation de la télémigration des «cols blancs»


Certains experts estiment que l’essor du télétravail et la recherche des économies de coûts des entreprises peuvent amplifier le phénomène de «télémigration des cols blancs».

Si le «télétravail» est devenu, Covid oblige, un mot banal du quotidien, la notion de «télémigration» l’est beaucoup moins. Ce terme utilisé pour parler de la délocalisation virtuelle de certains emplois gagne pourtant du terrain. Le télétravail mais dans un autre pays. Pour l’économiste Marcos Carias, coauteur de l’étude Coface sur les risques et opportunités de la délocalisation virtuelle, la pandémie a bel et bien démontré qu’il était possible d’effectuer une partie des métiers de service en télétravail permanent, exposant plus naturellement ceux-ci à une possible délocalisation.

Si la télémigration reste pour l’heure difficile à quantifier, il est clair que certaines entreprises ont déjà sauté le pas. Ainsi, le plan de départ annoncé il y a quelques mois de la banque Natixis impliquait la délocalisation de 209 postes de services supports au Portugal – quand le syndicat CFDT alertait sur le plan de licenciement du site Carrier Transicold (leader des groupes frigorifiques) de Franqueville-Saint-Pierre qui prévoyait la délocalisation de 18 postes de comptabilité en République Tchèque.

Amplifiée par la pandémie de Covid et l’essor du télétravail, la délocalisation a amorcé un nouveau virage. Après avoir été cantonnée à la production de biens, elle est devenue virtuelle.

Dans son livre The Globotics Upheaval paru en 2019, l’économiste américain Richard Baldwin annonce la couleur dès les premières pages : «Les télémigrants provoquent une nouvelle ère de la mondialisation. Dans les années à venir, ils amèneront avec eux les avantages et inconvénients de la compétitivité internationale touchant des millions de cols blancs américains et européens du secteur des services». Voilà qui est dit. Avant la pandémie et l’avancée fulgurante du recours au télétravail, l’auteur tranche sur une nouvelle forme de délocalisation qui s’attaque désormais aux cadres intermédiaires et supérieurs plus qu’aux emplois ouvriers des pays développés.

« Le Covid a pu être un accélérateur de la délocalisation des métiers plus qualifiés, notamment les métiers comptables et des services numériques. »

Cécile Jolly, économiste à France Stratégie

Le travail à distance dans des pays à moindre coûts est prôné par des employeurs qui s’interrogent sur les économies et qui sont prêts à céder à la tentation de la «télémigration».

«Plus une économie est basée sur des activités de services qualifiés, plus sa main-d’œuvre est susceptible de travailler à distance», rapporte l’étude Coface. Selon le rapport, c’est sur des postes avec un coût par travailleur élevé que le potentiel de télétravail à l’étranger est le plus intéressant. La Coface évalue à près de 7 % les économies de coûts de main-d’œuvre des entreprises si un quart des emplois télétravaillables étaient délocalisés dans des pays à bas coûts.

Si elle avait déjà démarré, cette délocalisation virtuelle a pris de l’ampleur. «Le Covid a pu être un accélérateur de la délocalisation des métiers plus qualifiés, notamment les métiers comptables et des services numériques», souligne Cécile Jolly, économiste à France Stratégie. Déjà mise en pratique par les grands groupes aux connaissances numériques poussées, comme dans les secteurs du conseil et de la finance, la délocalisation n’est plus réservée qu’aux grandes entreprises. On parle ainsi de délocalisation des emplois «back-office», c’est-à-dire ne nécessitant pas d’interactions physiques. Parmi les secteurs qui ont recours à ces métiers, plus facilement télétravaillables, se trouvent en haut de la liste: les banques et assurances, l’informatique, le conseil ou encore le transport et la logistique.

Pourcentage d’emplois télétravaillables par secteur, en France, selon la Coface Le Figaro avec Datawrapper

La délocalisation virtuelle et ses conséquences sur l’emploi peuvent inquiéter, mais cette télémigration a ses limites. «Il y a des barrières culturelles qu’on n’enlève pas», rappelle l’économiste Cécile Jolly. Si la délocalisation touche davantage les services, ces derniers impliquent nécessairement de la personnalisation. En plus des barrières culturelles, il convient donc, pour l’économiste, de prendre en compte les particularités juridiques et linguistiques. «La logique fondamentale veut que certains métiers soient impossibles à exercer sans contacts physiques, comme l’évènementiel par exemple», rappelle l’économiste Marcos Carias. «Si les technologies permettent à certains de se décharger de certaines tâches administratives ou financières, le supplément d’âme reste indispensable», insiste Cécile Jolly. Pour de nombreuses tâches, l’interaction humaine est essentielle et ne peut se faire à l’autre bout de la planète par l’intermédiaire d’un écran.

Cette délocalisation participe aussi à l’évolution des métiers. «On change la façon de produire des services. Le freelance a aussi changé cela.» Une vision partagée par Marcos Carias qui parle d’un changement de la nature de certains emplois, comme pour un poste en ressources humaines dont les tâches administratives seraient plus exposées à la télémigration ou à l’automatisation, tandis qu’une partie du poste pourra se concentrer sur des tâches nécessitant des interactions humaines.

«Graduellement on peut se retrouver dans une situation avec une force de travail mixte» explique l’économiste de Coface. «Pour un même métier ou service, les fonctions pourraient être redéfinies afin de concentrer les tâches virtuellement délocalisables depuis un pays à bas coût et le reste, en présentiel».

Une évolution qui prendra du temps. À l’unisson, Marcos Carias et Cécile Jolly insistent sur un phénomène réel, mais «des effets qui ne seront pas visibles du jour au lendemain».



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