Image default
Economie

«Rien n’a changé depuis 1985, on retrouve les mêmes publics de bénéficiaires»


Le nouveau président des Restos du cœur lance ce mardi la 37è campagne hivernale de distribution alimentaire de l’association. Et ce, en pleine 5è vague et reprise de la pandémie de Covid-19.

Les Restos du cœur, l’association créée en 1985 par l’humoriste Coluche, lancent ce mardi leur 37è campagne hivernale, en pleine 5è vague de Covid-19. Son nouveau président, Patrice Douret, explique au Figaro comment il anticipe cette nouvelle saison qui s’annonce difficile tant la crise a aggravé la précarité.

LE FIGARO.- Les Restos du cœur lancent ce mardi leur 37è campagne hivernale de distribution alimentaire, en pleine 5è vague de Covid-19. Comment s’annonce-t-elle ?

Patrice DOURET.- Difficile. La précarité en France s’est aggravée avec la crise de Covid-19 et tous nos indicateurs sont ressortis en forte hausse l’an dernier: 142 millions de repas distribués; 1,2 million de personnes accueillies dans nos 2000 lieux d’activités sur le territoire; +25% de nos activités de rue sur deux ans… Nous avons constaté une accentuation de la pauvreté des gens qu’on connaissait déjà et accueilli 15% de nouveaux bénéficiaires, qui ne seraient pas venus aux Restos du cœur sans la crise. Derrière les chiffres, il y a des gens avec des attentes, des besoins et des questions auxquels on doit répondre.

Avez-vous revu les conditions de distribution par rapport à la campagne de l’an dernier, qui avait démarré en plein reconfinement de l’économie ?

C’est vrai qu’on avait dû s’adapter à l’urgence en distribuant notamment des millions de sacs fermés de repas et de colis de dépannage. On retrouve cette année une distribution quasi-normale, accompagnée, avec la distribution de vrais repas diversifiés et de qualité. On constate également depuis quelques années un isolement de plus en plus fort des personnes que les Restos reçoivent: un isolement physique, en ruralité notamment, mais aussi, de plus en plus, numérique en raison de la fracture technologique qui s’aggrave dans le pays. Deux réalités que le développement du télétravail pendant la crise a renforcées plus généralement… On voit notamment des personnes basculer dans la précarité sociale parce qu’elles n’ont pas accès au numérique et c’est notre devoir que d’aller vers elles.

Derrière les chiffres, il y a des gens avec des attentes, des besoins et des questions auxquels on doit répondre.

Patrice Douret

Vous avez été obligé de renoncer l’an dernier aux services annexes des Restos, comme la coiffure ou les sorties cinéma. Vous avez aussi réduit fortement les cours de français, les chantiers d’insertion ou l’assistance juridique que vous proposez. Quid cette année ?

Nous avons déjà remis en place toutes les activités d’accompagnement annexes à la distribution alimentaire, mais pas moins essentielles pour les personnes que nous accueillons, partout où c’est possible. Nous allons doubler le nombre de nos centres itinérants qui, en plus de distribuer de l’aide alimentaire, proposent tous ces services. Quelque 65 camions sillonneront donc bientôt les territoires reculés et feront plusieurs milliers de kilomètres chaque semaine pour aller à la rencontre des personnes qui ont besoin de nous. Il est primordial pour nous de rompre leur isolement dans la journée. C’est indispensable pour instaurer la confiance avec chacun d’entre eux et permettre à la personne rencontrée d’avoir le sourire, en se sentant entourée.

Quels sont les publics qui viennent aux Restos ? Et voyez-vous depuis le début de la crise de nouvelles populations dans vos centres ?

Les jeunes, qui représentent 50% des personnes que nous accueillons chaque année, nous préoccupent beaucoup. Ils doivent être une priorité absolue des pouvoirs publics. Il est insupportable de nous dire que les bébés, qui viennent en poussette avec leur mère dans nos centres, pourraient être demain eux-mêmes des bénéficiaires des Restos du cœur. Car, sans inflexion de la politique publique de lutte contre la pauvreté, ils le seront comme leurs parents le sont devenus avant eux. Nous accueillons 59.000 bébés de moins de 18 mois et leur fournissons l’apport nutritionnel, les produits d’hygiène adaptés et l’équipement (poussette…) dont ils ont besoin pour grandir. Ces bébés font souvent partie de familles monoparentales, qui représentent un quart de nos bénéficiaires, et sont élevés, généralement, par une maman seule.

Les jeunes et les familles monoparentales sont les deux priorités des Restos du cœur cette année et on sera très vigilants sur ces deux publics, en particulier. Et nous adapterons, comme nous le faisons toujours selon les informations qui nous sont remontées du terrain par nos 70.000 bénévoles, nos dispositifs en conséquence. Et nous alerterons bien entendu les pouvoirs publics, là encore comme nous le faisons systématiquement. Le « faire » chez les Restos du Cœur est très important : on ne se contente pas de commenter, on agit.

Le « faire » chez les Restos du Cœur est très important : on ne se contente pas de commenter, on agit.

Patrice Douret

Les chiffres sur votre dernière campagne annuelle (1,2 million de personnes accueillies, dont 850.000 durant la période hivernale ; 142 millions de repas distribués en un an ; 2,1 millions de contacts dans la rue…) ont battu tous les records. Quelles sont vos craintes pour les semaines à venir ?

Quand Coluche a lancé la première campagne hivernale le 21 décembre 1985 dans 18 villes de France, les Restos du cœur ont distribué 8,5 millions de repas sur la saison et comptaient 5000 bénévoles. Aujourd’hui, c’est 17 fois plus ! Rien n’a changé depuis 1985, on retrouve les mêmes publics de bénéficiaires, si ce n’est que leur situation s’est dégradée au fil des décennies. Et on craint que cela continue… Lors de la crise de 2008, nous avions accueilli 15% de personnes de plus ; trois ans plus tard, c’était 25% de plus. On voit bien sur le terrain que la reprise ne concerne pas tout le monde, et en tout cas pas les personnes en situation de précarité qui restent, comme le dit la chanson des Restos, toujours « les exclus du partage ». On est très inquiets pour les prochains mois. On va devoir accompagner, aider et soutenir tous ceux qui en ont besoin, et leur redonner le sourire. Les Restos du cœur sont nés d’un clown, on ne doit pas l’oublier. Nous sommes toujours, comme disait Coluche, « la manivelle des pauvres » qui leur remonte le moral.

Manquez-vous de bénévoles ?

Nous comptons 70.000 bénévoles – dont beaucoup de retraités que l’on a protégés l’an dernier en les éloignant de la distribution des paniers repas mais qui ont su se rendre utiles différemment – pour conduire cette 37è campagne hivernale qui en réalité est annuelle. Pour répondre précisément à votre question, les Restos du Cœur ne manquent pas vraiment de bénévoles. Nous avons reçu l’an dernier le renfort de 23.000 bénévoles occasionnels pour des opérations ponctuelles, notamment pour remplacer nos aînés qu’on avait mis à l’abri, essentiellement des salariés en activité partielle ou des étudiants sans cours dont certains sont restés ou qui reviennent de temps en temps, par exemple pendant les vacances, pour filer un coup de main aux équipes permanentes. Mais nos activités augmentent chaque année. On va par exemple, je vous l’ai dit, doubler le nombre de nos camions itinérants, et on a donc toujours besoin de bénévoles pour remplir les nouvelles missions que l’on assigne.

On peut craindre que demain la pauvreté va encore progresser – en tout cas tous nos indicateurs sur le terrain le laissent penser – et on va devoir à nouveau adapter notre maillage de 2000 lieux d’accueil sur le territoire.

Patrice Douret

Pourquoi dites-vous que cette 37è campagne hivernale sera annuelle ?

Parce que les Restos du cœur sont ouverts toute l’année, et pas seulement pendant l’hiver, à cause de l’augmentation de la précarité et des besoins des personnes que nous accueillons, en attente d’un renforcement notamment de liens sociaux. Il y a de moins en moins de périodes fermées… Et on peut craindre que demain la pauvreté va encore progresser – en tout cas tous nos indicateurs sur le terrain le laissent penser – et on va devoir à nouveau adapter notre maillage de 2000 lieux d’accueil sur le territoire.

Patrice Douret, devant le logo des Restos et l’affiche de Coluche. Les Restos du cœur.

Vos réserves alimentaires seront-elles suffisantes pour assurer cette 37è campagne ?

Notre réseau logistique et approvisionnement est robuste. Nous n’avons pas eu de rupture l’an dernier et cela ne devrait pas être le cas cette année. Nous avons distribué 123.000 tonnes de denrées alimentaires en 2020, dont la moitié issue de la ramasse de nourritures auprès de nos partenaires. Nous avons récolté également 7800 tonnes de produits lors de notre week-end annuel de la collecte nationale début mars. Nous avons aussi reçu aussi un soutien important de l’Europe, grâce à la pérennisation et au renforcement de l’aide alimentaire européenne obtenue en 2020. Nous devons cependant rester vigilants car on ne connaît pas les besoins à venir, la demande de demain. C’est pourquoi nous allons encore développer la ramasse et les dons de denrées qui nous permettent de proposer une plus grande diversité alimentaire.

Gageons que le spectacle 2022 [des Enfoirés] à Montpellier, avec un public heureux de nous retrouver, sera une nouvelle fois magique et magnifique.

Patrice Douret

Où en sont vos ressources financières ? Les dons cette année sont-ils à la hauteur ?

Les Français se montrent toujours extrêmement généreux avec les associations caritatives et on lance sereinement notre campagne annuelle d’appel aux dons; le soutien de toutes et tous est important. Il était important aussi que la loi Coluche, qui permet de défiscaliser 75% des dons réalisés, maintienne son plafond de 1000 euros et nous l’avons obtenu pour 2 ans. C’est ça de gagné mais nous restons mobilisés et actifs pour obtenir que ce plafond devienne pérenne.

Vous avez connu cette année un manque à gagner de plusieurs millions d’euros sur le poste des Enfoirés, dont le concert s’est tenu fin janvier 2021 sans public, vous privant ainsi des recettes liées de la vente des billets des spectacles. Dans quelles conditions, à date, se dérouleront les concerts 2022 programmés à Montpellier ?

Le public, c’est clair, a manqué cette année lors du traditionnel spectacle des Enfoirés qui a été enregistré donc sans public. Les Enfoirés, c’est habituellement 10% du budget des Restos du cœur et ils sont donc très importants pour nous. Sauf changement dans les prochaines semaines, on retrouvera le public du 20 au 24 janvier 2022 à Montpellier, et ce sans jauge. Seule différence : le public dans la fosse sera assis pour des questions sanitaires. Cela aura un petit effet sur la billetterie : chaque concert accueillera quelque 8500 personnes, contre 10.000 en moyenne dans ce type de salle.

Le succès, lors de la diffusion du spectacle début mars 2021 sur TF1, a encore confirmé l’engouement des Français pour les Enfoirés avec plus de 10 millions de spectateurs devant leur poste ce soir-là. Les ventes de CD et DVD se sont également maintenues à un bon niveau sur le marché du disque. Et ce n’est pas fini car les CD et DVD, qui s’assimilent pour certains à une forme de dons, sont des produits régulièrement offerts à Noël… Gageons que le spectacle 2022 à Montpellier, avec un public heureux de nous retrouver, sera une nouvelle fois magique et magnifique.



Source link

Autres articles

le gouvernement en ordre dispersé

administrateur

Entre froid et Covid, l’étrange début de vacances des Français de la zone C

administrateur

Dans la baie de Cannes, un écran géant flottant remplace les avions publicitaires

administrateur

Des sénateurs s’attaquent à l’impact carbone du numérique en France

administrateur

Un chalet de luxe à l’abandon a été vendu 24 millions d’euros

administrateur

La Hongrie et la Pologne bloquent le budget et le plan de relance européens

administrateur